Ce lieu ordinaire, dont je n’ai jamais apprécié ni la décoration, ni l’emplacement, ce lieu, je n’y suis rendue pendant 5 ans. C’est pourtant ici que ma métamorphose a commencé. Lentement. Ce lieu banal me promet des rencontres magiques, je m’en doute le moins du monde. Une simple pizzeria, à Boulogne, une chaîne de restaurant où des clients pressés se nourrissent mal tout en attendant qu’on les traite comme des rois. Ma came.
J’ai 24 ans, je ne connais absolument rien à la culture géorgienne, je ne pourrai pas situer la Géorgie sur une carte. Mon monde, c’est le théâtre et la littérature. Je suis apprentie comédienne à Paris, je travaille dans cette joyeuse cantine pour arrondir les fins de mois. J’aime y travailler pour l’ambiance décontractée, c’est une équipe jeune, avec beaucoup de nationalités différentes, je m’y rends avec plaisir.
Paradoxalement, le travail en lui-même ne vole pas bien haut, les gens m’intéressent, pas ce que j’y fais. Je m’applique pourtant avec sérieux, mais je n’y vois aucun sens, et je ne me sens pas vraiment utile, je n’exploite aucun potentiel, ce sont des gestes répétitifs et ennuyeux. Je cherche du sens ailleurs, je le recherche dans mon métier de comédienne, qui ne marche, lui non plus, pas très fort. Bref, je suis dans une période de flou, d’attente, je ne construis rien et je m’en sens très frustrée… et profondément, je suis déçue aussi. La vie ne m’apporte pas les couleurs et les aspirations auxquelles je tends. Je me sens explosive, énergique et déterminée mais ma vie est plate.
Je vois Salomé pour la première fois et ça ne fait pas tilt. Une nouvelle… ni plus ni moins. Je me fais même une réflexion intérieure sur son physique atypique. Je vais petit à petit, avec des détails, faire attention à elle. Nous sommes habillés pour le service comme des miséreux, notre tenue est marron, sans aucune élégance. Je remarque qu’après le service, elle est toujours habillée avec beaucoup de couleurs et d’accessoires, ce qui me plait. Je lui trouve un look gai, mais toujours pas de tilt.
Nous mangeons tous à la même table et plus ou moins aux mêmes horaires. Les différentes langues fusent, je commence déjà à me familiariser avec la langue géorgienne. J’apprends justement que cette fille est géorgienne, qu’elle n’a que 19 ans et qu’elle est ici depuis quelques mois. Elle fait ses études à Assas, et tout le monde la félicite pour son français. Je la trouve intéressante de loin, mais ça ne fait toujours pas tilt. Je ne me suis pas encore débarrassée d’une certaine arrogance parisienne. Je ne cherche pas à la connaitre plus que ça.
Et puis quelques semaines passent, on se met à discuter vaguement et Salomé m’invite chez elle, un soir. Ça m’a intrigué cette invitation soudaine et ça m’a plu aussi, cette spontanéité, car en France, on n’invite pas si facilement ses collègues à la maison, surtout ceux qu’on ne connait pas bien. Je suis contente de cette soirée en perspective, j’y vais avec curiosité, et j’apporte une bouteille.
Nous sommes dans son 9 mètres carré, c’est minuscule, mais gai, à son image. Elle a fait de ses bijoux des décorations. Elle me le présente comme son château. Son humour est décapant, et elle rit fort à ses blagues. Cela fait longtemps que je n’ai pas ri à gorgé déployée. Je me recharge. Nous discutons, naturellement, sans aucun blanc, nous parlons beaucoup de nos différences culturelles, et nous sommes à l’écoute l’une de l’autre. Nous buvons du vin. Elle me sort aussi dans une bouteille de Borjomi, de la « ჭაჭა » (prononcez tchatcha), alcool typique de la Géorgie, qu’elle me fait boire cul sec. Je joue le jeu. Le truc me brule la gorge, mais je veux lui faire honneur et je ne grimace pas. Elle n’en revient pas. Elle me dit que je suis folle et que ce truc, elle ne peut pas le boire sans coca car c’est trop fort. Ma réputation est faite, je deviens une « ჯიგარი » (une personne qui a des tripes, du cran) je boirai, depuis ce jour, la « ჭაჭა » cul sec, sans rechigner, et le plaisir viendra avec le temps.
Nous commençons à être bourrés, l’ambiance est à la confidence, elle me dit qu’elle a apporté avec elle de la terre de son pays. Dans ce minuscule espace, je me dis, putain, cette fille a préféré prendre de la terre qu’un livre, qu’un vêtement, qu’un souvenir… bref, je suis sur le cul. Je n’arrête pas de comparer ma culture à la sienne. Jamais de ma vie, j’aurai pensé apporté de la terre de France quelque part. Ce geste m’émeut. Je ne peux pas dire pourquoi. Son patriotisme me touche profondément. Cette fille me bouleverse, elle est extrêmement différente de moi mais je la comprends. Je veux en savoir plus sur ce pays, qui fait naître ce type de personne.
Salomé me fait des compliments à outrance. Très naturellement, dans sa bouche, je me transforme en or, je deviens unique. Elle me dit que je suis forte ( si seulement on m’avait dit ça plus tôt ! ), que je fais de beaux toasts, elle me dit qu’on se sent à l’aise avec moi. Elle ne ferme pas la porte des toilettes pour continuer à me parler, elle se change facilement devant moi, oui je la sens effectivement sans complexe à mes côtés.
Bien portante, toute en rondeur, une belle poitrine, des cheveux noirs en cascade, et des sourcils parfaitement dessinés, elle se déplace comme si tout le monde allait lui faire de la place autour. Elle n’a pas peur du contact physique. Salomé touche les gens qu’elle apprécie, elle est tactile. Notre duo est improbable. Je suis toute fine, je me déplace avec délicatesse et lenteur, mes gestes sont précis et controlés, je m’avance en prenant toujours bien soin de respecter l’espace de l’autre. Je ne laisse pas n’importe qui rentrer dans ma sphère physique.
Quand je lui expose ma sensibilité extrême, elle en fait un totem. Elle me rebaptise « Fionuka », à la géorgienne. Elle m’aspire de plus en plus dans son monde, et ce monde me plait, et me rend de plus en plus curieuse. Mais bon sang, où crée-t-on de telles créatures?
Son être tout entier, sa présence elle-même, ce pays exotique d’où elle vient, me remettent en question sur toutes mes croyances… mais surtout mes croyances négatives, à propos de la beauté, du corps d’une femme, de comment se comporter, du lien même d’une amitié. Elle casse tout, défonce mes barrières mentales limitantes. Elle me fait retomber en enfance, un espace de créativité et de liberté, elle m’apporte de l’air pur que je respire à plein poumon. Salomé, pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt?
De cette soirée, où je suis sortie titubante, mais nourrie, cette fille m’accompagnera et sera dans ma vie, dans mes pensées, dans mes projets et elle y aura une place bien particulière, centrale. Ça y est, en une soirée, c’est fait, je ne pourrai plus me passer d’elle. Ce soir-là, j’ai rencontré « ma gogo ».
