
Mon intégration
Au début de mon installation ici, je ne voulais pas entrer en contact avec d’autres Français, ni même avec d’autres Européens. Je me suis mise volontairement à l’écart de ma propre culture. J’avais besoin et envie de tout ressentir de manière authentique, de vivre pleinement l’expérience sans filtre, sans filet de sécurité. Mon objectif était de me fondre dans la foule, quitte à être repéré à la seconde par les locaux, je souhaitais m’ouvrir un maximum à ce nouveau pays, à cette nouvelle dynamique. Rester en retrait n’était pas une volonté d’effacement, mais plutôt un moyen d’observer avec attention pour mieux comprendre. Tout, absolument tout était différent, surtout les décors. Je me suis forcée à ne pas écarquiller les yeux à chaque fois que je sortais de la maison. J’étais fascinée par ce changement, par cette nouveauté, visuelle, sensorielle, j’avais envie d’observer les gens pendant des heures.
J’ai pris le temps d’apprécier les dynamiques ici. Je voulais comprendre les Géorgiens, comprendre leurs habitudes, leurs rythmes, leurs routines, leurs coutumes, je ne voulais pas me détacher d’eux. Ça ne s’explique pas cette connexion forte que je ressens, que je respire et qui me touche, tout en m’étonnant profondément. Je ressens un vrai paradoxe.
J’ai choisi de vivre dans un quartier de Tbilissi où résident principalement des Géorgiens, éloigné des touristes, loin du centre-ville. Je n’entends que le géorgien dans les rues, et ça me procure un sentiment de bien-être. Bien que je puisse sembler une exception dans ce coin de Tbilissi, je me sens pourtant complètement intégrée. Les voisins à présent me saluent dans leur langue.
On me questionne souvent sur mon acclimatation, si mon adaptation s’est avérée prolongée ou difficile. Je me souviens qu’un ami à mon conjoint qui m’a dit que ce sera dur mon intégration, que pour lui, les débuts en France ont été extrêmement difficile. Je cherche encore quand j’ai vécu des moments difficiles au début. Je sais que beaucoup ne me croiront même pas. Je ne cherche en aucune façon à masquer mes épreuves. Il y en a eu, évidemment, mais je ne les associe pas avec mon installation ici. Il y a bien des aspects qui me plaisent, des aspects qui me plaisent moins, mais je n’ai pas ressenti, pendant plus d’un an, de manque, de solitude, ou de regret pour la France.
J’étais dans un autre monde, mes yeux sont restés grands ouverts pendant une année entière, et j’ai savouré cette différence, j’ai eu l’impression de mieux comprendre le monde, de ne pas simplement me satisfaire de ce que je connais, mais bel et bien d’accueillir une autre façon de vivre, de voir, de réagir. Tout m’a paru intéressant, je me suis posé mille et une questions, même et parfois, surtout, ce qui ne me plaisait pas me paraissait encore plus intéressant à comprendre. Je n’étais pas toujours dans ma zone de confort, mais ce défi m’a plu, il a fait ressortir mes ressources. Pas une seconde, je ne me suis sentie rejetée ou mise à l’écart par les Géorgiens, ou si ce fut le cas, ça m’est complètement passé au-dessus de la tête.
Oui certaines personnes ont pu m’agacer par leurs manières brusques, leur impolitesse, leur manière de me regarder fixement comme si je sortais d’un cirque. Au fond, je m’en tamponne le coquillard, oui je m’en soucie peu. Sur le moment, cela peut me prendre de l’énergie mais profondément, j’y accorde peu d’importance, je connais mes intentions et je reste fixée dessus. Cela en dit plus sur eux que sur moi. Et bien sûr, comme je suis parisienne, je suis aussi habituée aux incivilités qu’elles viennent de chez moi ou d’ailleurs.
Cependant, une situation, à laquelle je fais face et dont je ne m’attendais pas le moins du monde, revient encore fréquemment quand je dois entrer en interaction avec les gens. En ne pouvant s’imaginer qu’une Française vit ici, on me prend régulièrement pour une Russe. Certains même me répondent en russe lorsque je leur dis bonjour en géorgien. Cela me chiffonne toujours pour plusieurs raisons. Moi même, je me sens si éloignée de la culture russe, que cela m’embrouillait au début qu’on puisse à ce point se tromper sur mon identité. Puis, en prenant tout ce temps d’observation de la ville, j’y ai vu partout sur les murs que le peuple géorgien soutient l’Ukraine, j’ai vu à plusieurs endroits dans la ville « Fuck Russia » que je n’ai pas envie d’être associée à une personne qui pourrait fermer les yeux sur ces messages. Je ne pourrais pas vivre dans un pays où il est clairement écrit sur les murs que je peux aller me faire voir ailleurs. Non, je suis trop sensible pour passer outre ses messages, surtout si j’ai le choix, ce qui est mon cas, je ne vais pas me compliquer la vie bêtement.
L’expatriation est une expérience fabuleuse mais complexe, qui demande beaucoup de souplesse d’esprit et de flexibilité. La mienne se passe bien, mais elle me demande tout de même, beaucoup plus d’énergie et de résilience que je ne l’aurais imaginé. Je sais une chose, c’est que ce n’est pas aux locaux de s’adapter aux expatriés, mais bien à l’expatrié de faire les bons choix sur son nouveau lieu de vie et de prendre en compte les valeurs, la religion, la mentalités de tout un peuple.
Bien sûr, l’intention des Géorgiens de me parler en russe est bonne, mais cela contraste tellement avec le comportement français. En France, même quand nous parlons un peu anglais, nous n’allons pas forcément faire l’effort de changer de langue. Quand je compare, (non, non ne compare pas… mais parfois de faire des va-et-vient m’aide à comprendre mes propres étonnements) je me souviens m’être retrouvée à maintes reprises à la préfecture pour le titre de séjour de mon conjoint, et mon Dieu ! Personne, mais personne ne parle (ou ne souhaite parler !) anglais face à tous ces étrangers de toutes nationalités du monde entier. Il y a une seule langue commune pour ça qui règlerait beaucoup de choses, mais non, en France, nous parlons français et celui qui veut sa carte doit nous prouver qui le mérite ! Parle français mon gars ou tu peux rentrer chez toi. Habituée à cet état d’esprit, je parle géorgien en Géorgie (jusqu’à ce que mon vocabulaire s’épuise) et certains me répondent russe, ou parfois me répondent agressivement en anglais ! Comprenez que, pendant un instant, j’ai eu l’esprit sans dessus-dessous…
Je suis surprise que certains persistent à parler russe, comme un automatisme, malgré l’effort d’une étrangère pour s’exprimer dans leur langue. L’autre option désagréable que je vis souvent dans les commerces, c’est quand les personnes s’aperçoivent que je ne suis pas géorgienne quand mes limites du géorgien sont atteints. Je suis donc obligée de me réfugier dans la langue que beaucoup peuvent comprendre, l’anglais, et là, j’ai des haussement de sourcils, alors que j’ai tenu bon comme j’ai pu et que j’ai fait tous ses efforts pour leur montrer respect et intérêt. Maintenant, quand on doute de ma nationalité, je ne me gêne plus pour dire en géorgien que je ne suis pas russe, et leurs visages changent. Certains sont aussi si étonnés que mes propres enfants parlent si bien géorgien. Nous sommes en Géorgie ici, non? Quel langue vous attendiez-vous à ce que je leur transmette sinon le géorgien??
J’ai choisi la Géorgie, et ce choix a été dicté par des sentiments profonds. Il est impératif de respecter la culture du pays où l’on se trouve, plus que de la respecter, je dirais même qu’il faut l’aimer. Pour apprendre une autre langue, il faut être prêt à changer, à se transformer, donc sans amour profond, je ne comprends pas comment cela est possible.
Être curieuse et empathique est la clé pour vivre en paix avec ce qui m’entoure, les choses me réussissent plutôt pas mal jusqu’à maintenant. Avec le temps, il y a aussi de plus en plus de gens qui me parlent géorgien et j’en suis très fière. Acclimatation accomplie.
Je n’ai pas inscrit mes enfants à l’école française du Caucase, ni même dans une école anglophone, car ma priorité était qu’elles se sentent comme chez elles ici, je les ai donc inscrites dans une école géorgienne traditionnelle. Tant pis si c’est seulement à moi de m’adapter, pour le langage, je suis prête à faire cet effort pour elles. Pour tout vous dire, j’éprouve énormément de plaisir à vivre différemment de toute façon. Elles sont franco-géorgiennes et elles doivent parler ses deux langues en priorité, je me fous de savoir si c’est une langue parlée par seulement 4 millions de personnes, ce sont leurs racines, et c’est ce qui compte le plus à mes yeux, qu’elles se sentent bien dans leurs bottes, qu’elles puissent communiquer avec leurs proches en France et en Géorgie, sans barrière linguistique. Pour la réussite sociale, on verra ça plus tard.
