
On peut dire que ça m’a pris du temps pour m’habituer à voir, à Tbilissi, dans une capitale, tous ces animaux errants dans la rue. La simple vue d’un chien errant, surtout certains d’entre eux, sans maitres, sales, parfois malades, maigres, cherchant à se nourrir tant bien que mal avec tout ce qu’ils peuvent trouver, me soulevaient le cœur, et des larmes parfois ont coulé discrètement sur mes joues en les croisant au quotidien.
Ma première année en Géorgie, je me suis dit que j’allais fonder une association pour ces animaux, que j’allais faire quelque chose, que ce n’était pas possible comme ça, que je n’allais pas le supporter émotionnellement, que je devais agir. Un sentiment d’urgence assez ego centré, finalement, pour ne pas sombrer dans la tristesse. J’ai fait des recherches, je me suis inscrite sur des groupes, des gens agissent, mais tout est très dispersé.
Il n’était pas rare d’ailleurs que les animaux me suivent. Un chien m’a accompagné jusqu’au bus, une fois, et j’ai vu les portes du bus se fermer sur son museau comme si c’était un proche à moi. On avait fait connaissance avant, il voulait jouer et mettait ses pattes sur moi, je lui ai caressé la tête, quand une jeune femme, assise à l’arrêt, s’est levée, d’un air dégouté. Un être vivant est un être vivant et ce n’est pas pour quelques bactéries que je vais prendre de la distance avec eux. Pour qui se prend-on, à croire que nous sommes plus propres que la nature elle-même?
À cette période, j’achetais des kilos de nourriture pour chien, que je portais toujours sur moi, et je les nourrissais dès que j’en croissais un. J’aimais le faire avec mes filles qui se prenaient volontiers au jeu. Parfois, ils n’avaient même pas faim, déjà nourris par d’autres, et j’étais estomaquée de constater que mon geste ne les intéressait pas le moins du monde. La plupart des gens leur donnent à manger, dans la ville, ils ne meurent pas de faim, mais c’est leur état physique et leur errance qui m’est encore difficile à accepter.
Une seule fois, il m’est arrivé de ne pas me sentir en sécurité, un chien nous a suivis, mes enfants et moi sur le trajet de l’école, et il a volé des mains les gâteaux que mes filles trimbalaient, il n’arrêtait pas d’aboyer sur nous, tout en continuant à nous suivre de près, je n’étais pas rassurée, je suis restée calme, mais j’étais en alerte à cause des enfants. À part son énergie débordante, il ne nous a pas agressés ni mordus. À un moment, il est passé à autre chose, il a trouvé une autre victime, une autre passante, et il a recommencé tout son manège.
Le seul chien qui m’a agressé de toute ma vie entière se trouve à Tbilissi, à Vake dans les beaux quartiers. J’ai toujours son adresse. Petit con. Ce chien-là possède une poussette pour chien, se nourrit de croquettes de saumon, a son petit bol doré dans le couloir, se fait cajoler toute la sainte journée. Pourtant, quand je suis arrivée pour donner un premier cours particulier à mon élève, j’ai entendu des aboiements derrière la porte, laquelle s’est ensuite ouverte, je me suis penchée… « Oh il est trop mignon! » Il a couru vers moi et m’a mordu de toutes ses forces sur le mollet ! Ce merdeux m’a fait saigner, c’était une belle entrée en matière dans cette famille. Décidément, je ne suis pas faite pour m’entendre avec les bourgeois, même quand ceux-ci sont de races canines. C’est le seul animal que je rêve secrètement de torturer, encore aujourd’hui.
En France, nous n’avions pas de chien, mais un chat. Il nous est arrivé des tas d’aventures avec ce chat. Tout d’abord, nous l’avons adopté par un pur hasard, une collègue m’a demandé de lui garder son chat et elle ne l’a jamais récupéré. Il a passé son temps à me montrer qu’il voulait s’échapper au plus vite et après un mois, je lui ai rendu sa liberté « Tu veux vraiment sortir? Voilà, la porte est ouverte… » Après quelques jours, il est revenu de lui-même et il est devenu officiellement notre « Chouchou ».
Chouchou s’est retrouvé plusieurs fois au commissariat, ou dans des cliniques vétérinaires, car les gens, pas habitués à trouver un animal dehors, le ramenaient d’eux-mêmes dans ses lieux, pensant que notre chat était perdu… C’était très mignon au début, jusqu’à ce que ça devienne récurrent, c’est arrivé une bonne dizaine de fois! « Laissez donc ce chat, il est libre ! Il vit sa best life! » Ça ne rentrait pas dans les mœurs parisiennes, je le voyais disparaitre deux jours avant qu’on ne m’appelle pour que je vienne le chercher, avec des « faites bien attention à fermer les fenêtres, il pourrait se faire écraser », une heure plus tard, il était à nouveau dans la rue.
Au rez-de-chaussée, on avait fait une ouverture sur la vitre de la fenêtre et il entrait et sortait comme un prince. Pas de concurrence, il était le roi du quartier, les voisins connaissaient même son nom (et je ne connaissais même pas mes voisins! Comment il s’était passé le mot? Ne me demandez pas.) Chouchou était une star. Pris en photo, les groupes d’enfants criaient « oh un chat » quand mon chat se roulait par terre pour se gratter le dos sur le goudron. Ça m’amusait beaucoup sa popularité.
Imaginez ma stupeur maintenant quand, en novembre 2022, alors que les premières neiges tombent sur Tbilissi, emmitouflée dans une grosse doudoune blanche, je croise un petit chat noir, grelottant sur le trottoir. Il est immobile. En m’approchant, je m’apprête à lui parler et à lui promettre que je reviendrai avec de la nourriture, j’allais voler quelques croquettes à Chouchou, mais il ne me laisse le temps de rien, il me saute littéralement dessus. Il miaule tout en grimpant rapidement sur moi, se faufilant sous mon manteau pour se mettre au chaud. À cet instant, je comprends que je ne peux pas le laisser là, et je l’emporte avec moi, sans réfléchir.
Arrivée devant ma porte, j’annonce à mon compagnon : « On a un problème ! » Il est encore loin, sa voix est joyeuse et ne semble pas vraiment me croire. Je reste sur le seuil, le chat dans les bras. Quand il s’approche enfin, son expression change. « Non, Fiona, je ne veux pas de ce chat ! » s’exclame-t-il, visiblement contrarié. Sa voix est ferme, mais je connais son cœur : il ne pourra pas lui refuser de l’aide. Je reste calme, immobile, sachant qu’il a déjà perdu la bataille. Pour la forme, il me dit : « Très bien, tu le prends en charge toute seule, c’est ton chat. Je ne vais pas m’en occuper. » C’est pourtant lui qui part à la seconde lui acheter du shampoing, car le chat pue littéralement et a laissé des traces de pattes partout sur ma doudoune, il sortait certainement d’une benne à ordure. Il est toujours dans mes mains, je ne le lâche pas.
Mon homme a finalement accepté. Je dois faire le même travail psychologique avec Chouchou. Pendant quelques jours, ce petit chat m’accompagne. Je prends soin de lui et il reprend doucement des forces, bien qu’il reste fragile. Je lui cherche un nom. Il se perche souvent sur mon épaule comme un oiseau. Je m’attache à lui. Pendant mes cours en ligne, il reste sur mes genoux, il me suit partout. C’est comme un nouveau-né à la maison, la nuit, il me réveille avec ses miaulements. Mon chat, quant à lui, le rejette, sans toutefois l’agresser. Je sais que j’ai un nouveau compagnon. Je l’ai complètement adopté, et je ne suis pas peu fière. J’en ai au moins sauvé un.
Une semaine passe, un matin, je le sens plus faible que d’habitude ; il titube et avance au ralenti. Il est vraiment temps de l’emmener chez le vétérinaire. Je préviens mon conjoint que, aujourd’hui, nous ne pourrons pas y couper. Une intuition forte me pousse à m’inquiéter, je ne l’ai jamais vu si faible, et je commence à réellement m’affoler. Mon homme me rassure, ayant déjà vu des animaux mourir, il me dit que tout ira bien, mais il convient qu’il est temps de consulter un spécialiste.
Dans la voiture, en route vers le vétérinaire, je tiens le petit chat dans mes bras, et je le sens de plus en plus mal. Je me persuade qu’il va tenir, qu’il ne reste que quelques minutes avant d’arriver. « Pitié, qu’il tienne ! » La vie ne peut être que de mon côté pour le coup. Je le vois soudain se convulser dans mes bras, son corps se contracte et il lutte contre la mort. « Non, non, non ! » je supplie de toutes mes forces. Je demande à mon homme d’accélérer, de ne pas ralentir. Soudain, le corps du chat se détend complètement, sa tête part en arrière, et je réalise qu’il est déjà parti. Le chat est mort dans mes bras. Je ne veux pas y croire, je me dis qu’avec une piqûre ou un traitement, les vétérinaires pourront encore le sauver. Je ne suis pas prête à accepter ce qui se passe…
Dix minutes plus tard, nous arrivons. Sergi prend le chat dans ses bras et claque la portière. Je prie dans la voiture, j’implore, seule, en larmes. Il revient, la tête grave, le chat toujours dans ses bras et je comprends. Nous allons l’enterrer dans le jardin dès que nous serons rentrés. Ce jour-là, je ressens une colère immense. Je suis furieuse. Furieuse d’être ici, furieuse de ne pas avoir pu le sauver, furieuse contre un gouvernement qui ne prend pas en charge ce problème, furieuse contre ceux qui sont passés devant lui sans le voir, furieuse face à l’indifférence des gens devant des animaux en piteux état, furieuse contre la mort elle-même ! Je n’arrive pas à croire que j’enterre un chat qui vivait chez moi il y a à peine une heure. Je ne comprends plus rien. Je n’ai pas eu le temps de lui trouver un nom. La rage ! Ce petit chat est mort et je n’ai rien pu faire…
