Été 2010. Salomé, dont je ne me sépare plus depuis plusieurs semaines, me propose spontanément de l’accompagner dans son pays natal. Sans hésiter, je la suis. Je ne me prépare en rien. Pas de guide de voyage, pas de recherches en ligne, pas de lecture préalable. Je n’ai aucune idée d’où je vais mettre les pieds, j’y vais complètement à l’aveugle. J’achète simplement le billet un mois à l’avance, et je renouvelle mon passeport. Jamais je n’ai été aussi peu préparée pour un voyage. Advienne que pourra…
Je ne sais rien qu’autre, sinon que deux Français feront partie du voyage, Natia, une chanteuse franco-géorgienne, et Fabien un musicien français. La seule préparation se résumera à Salomé, qui aura à cœur de me montrer en photo chacun de ses amis que je vais rencontrer, et de me raconter toutes leurs histoires, son amitié avec chacun d’entre eux. Quelques jours plus tard, elle me questionnera à nouveau sur les prénoms… « Elle, c’est qui? » Oh mince, je n’étais pas prête pour une interro là … À ma tête, elle voit que je ne retrouve pas le nom de la fille … « Tu sais, elle s’appelle Nana, Fionuka, la fille aux yeux bleus, je t’en ai parlé ! Et lui ? Tu te souviens? C’est Levan, le mec trop amoureux d’elle… » OK, OK, l’histoire me revient, et cette fois, je le retiens comme une poésie. Je ne voudrais pas rater deux fois de suite mon examen avant la Géorgie et décevoir ma Salomé.
Une fois mon billet acheté, elle va me décrire comment se prépare sa famille sur place. « Fiona, ils sont complètement fous! Ma tante et mon oncle vont nous prêter leur appartement pour tout le séjour. Ils vont déménager, mais dans quel endroit? Tout le monde est agité. Ils ont acheté des tonnes de bouffes, tous mes amis seront là, il y aura 50 personnes à l’aéroport! » Je ne sais pas qui sont ces gens mais je les adore déjà. Tout est théâtralisé, amplifié, décuplé. Tout passe par les sentiments, et la communauté. Le reste ne semble avoir aucune importance. Je me délecte. Je suis impatiente.
Elle est arrivée deux semaines avant moi, pour profiter de sa famille, de ses proches, de sa terre. Elle était redevenue Tbilisienne quand j’atterris à l’aéroport, seule, et elle demande avec un grand sourire, comme si elle était perturbée de me voir dans son monde, en dehors de notre lieu de rencontre parisien : « Qu’est-ce que tu fous là, toi? » . Elle a amplement raison, qu’est-ce que je fous là?
Je fais la rencontre de son père, je monte à l’arrière de sa voiture et je mets la ceinture de sécurité par réflexe. Le père se tourne vers moi, d’une voix grave, et il lui dit quelque chose en géorgien. Elle rayonne dans une robe que je lui connais, qu’on a achetée ensemble à Paris et que j’aime beaucoup, très légère, elle me traduit : « Mon père se demande si tu es nerveuse et si tu as confiance en lui. Il ne comprend pas pourquoi tu as mis ta ceinture de sécurité à l’arrière ! » A Rome, on fait comme les Romains, je ne réponds même pas, je ne prends aucun risque d’incident diplomatique avec le papa, j’enlève ma ceinture, ahurie. Ce trajet restera dans ma mémoire, comme si j’avais mis ma vie en jeu sur des montagnes russes. Je m’empêcherai de sursauter à chaque dépassement pour ne pas contrarier le conducteur.
« Bienvenue en Géorgie Fionuka ! »
Tout me parait nouveau et différent : les rues, la langue, les gens, même le climat… Dans les rues, pas de numéro sur les habitations, pas de plaque partout avec le nom des rues, le linge sèche à tous les balcons, certains quartiers sont bien aménagés et d’autres sont d’une pauvreté anormale… Je découvre une ville de contrastes. Les gens parlent forts, cela m’amuse d’entendre cette langue que j’entendais beaucoup sur mon lieu de travail, je me suis : ils sont partout ici ! J’ai l’impression de les connaitre sans les connaitre. Les gens me paraissent plus vieux et fatigués. Les visages sont très sérieux, mais je ne suis pas dupe, je sens que ce n’est qu’une façade, je ne me fis pas du tout aux apparences. L’air est lourd, il fait extrêmement chaud avec beaucoup d’humidité.
A l’appartement de sa tante, je fais la connaissance de mes deux futurs compagnons de route : Natia et Fabien. C’est extrêmement chaleureux et familial. On ne se connait ni d’Adam, ni d’Eve mais le voyage a cet impact-là sur les gens, on se rassemble plus facilement, et, face à l’inconnu, on fait bloc avec n’importe quelle personne de sa nationalité, un pour tous, tous pour un, nous nous comportons comme des amis.
À 17h j’avais déjà bu ma première Chacha. Après quelques verres, je me sens légèrement ivre, je me détends, je vais pouvoir me reposer de mon voyage après cet apéro dinatoire, je pense qu’on ne ressortira pas. Dans ma tête, je suis déjà en mode soirée pyjama. Une heure plus tard, Salomé m’explique que nous sommes attendus par tous ses amis dans un restaurant. Mais on ne viendrait pas juste de sortir de table, là? Je suis embarquée par un torrent rapide, je n’ai pas le temps de prendre de décisions, le torrent m’emporte. Vêtue d’une salopette short, j’arrive dans un grand restaurant haut de gamme où les tables pour deux n’existent pas, toutes les tables sont immenses et recouvertes de nappe blanche, j’ai l’impression de me retrouver au milieu d’une réception. Tout le monde est sur son trente et un. Heureusement, je m’accroche à mes deux Français, on se jette beaucoup de regards, pour partager avec eux mon impression de décalage total.
C’est la folie dans mes yeux de Parisienne, on est dix à table, on remange, on reboit, la table se couvre d’assiettes superposées les unes sur les autres. Il y a de la nourriture partout. Je ne sais même pas combien de bouteilles d’alcool je vois s’ouvrir sous mes yeux. Allez ! Sur une estrade, des musiciens s’installent et tout le monde se lève pour danser. Salomé adore me mettre au défi. Elle m’entraine et me fait danser des danses géorgiennes improvisées ! Toujours en salopette, je suis sur la piste de danse, complètement décomplexée… En me voyant danser, Salomé explose de rire, bizarrement, je suis fière, je me sens très libre et des inconnus m’encouragent en tapant des mains.
A la table d’à côté, une aussi grande et longue table que la nôtre, Salomé m’apprend qu’un chanteur géorgien mégaconnu, se trouve parmi les convives. Soudain, il l’interpelle et l’embrasse, je me dis, putain, je suis bourrée et je délire, les choses ne peuvent pas vraiment se passer comme ça… La vie, les gens, tout me parait beaucoup plus simple ici.
A la fin de la soirée, il me reste assez de lucidité pour essayer d’aller payer en cachette. Je mets Fabien sous la confidence. Je sais d’avance que je ne pourrai pas payer devant ses amis. C’est le premier soir, et je veux la remercier, je veux lui montrer ma gratitude, je suis prête à dépenser tout ce que j’ai, je me dis une table pareil, ça va me coûter un bras, mais je suis prête à en perdre deux bras s’il faut… Le serveur me montre la note, suis-je encore en mesure de compter correctement? Je pensais avoir des dettes pendant une année, et la note ne dépasse pas 40 euros… mais vraiment est-ce qu’à un moment, je vais arrêter d’halluciner? Pincez-moi ! Je veux vérifier si je ne rêve pas. Je paye mais mon geste devient tout de suite moins impressionnant que prévu… pas grave, je n’ai pas dit mon dernier mot.
Pendant tout le séjour, j’irai de surprise en surprise, d’étonnement en étonnement en surfant avec beaucoup de flexibilité sur toutes ces vagues. Je vais boire pas mal la tasse au début, mais, petit à petit, je comprends le rythme, l’énergie des vagues et au final, je les attends, en riant presque. Il était temps que je sois bousculée, et que la vie me détruise mes repères. Il était temps que je découvre qu’il n’y a pas qu’un seul monde, mais bien plusieurs, et que ces mondes peuvent se rencontrer, se compléter et même s’accepter. Il était temps que je comprenne que je pouvais changer de voie.
Première distanciation
Voilà quatre jours que je suis là, entourée de sa famille, ou de ses amis, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec les deux autres Français qui sont aussi bouleversés que moi. Nous allons tous repartir transformés par ce séjour. Je vois Fabien aussi émerveillé et charmé par ces énergies que moi, et Natia est dans une traversée encore plus profonde, puisqu’une partie de ces ancêtres étaient géorgiens. Les 3 maigrichons français (la cousine de Salomé nous demandera en riant, s’il y a assez de nourriture en France) mon amie, son frère, son cousin, sa cousine arrivons à Batumi, nous avons loué un appartement où nous séjournons pendant deux nuits.
Dans le train qui nous amènera à Batumi, il y aura des dizaines de choses que je pourrai évoquer. L’une d’entre elles, est que j’ai reçu dans les mains (les Français ne me croiront jamais !) un bébé inconnu, peut-être d’une mère fatiguée, un enfant qui est arrivé du siège arrière, qui est resté quelques minutes avec nous, puis qui a continué de passer de siège en siège sans que personne ne s’en étonne. Chacun y allait de son compliment, sans se demander mais bon sang, où se trouvent les parents? Les mains des gens qui accueillaient l’enfant m’ont semblé comme la continuité naturelle d’une responsabilité parentale. A ce stade, j’avais accepté la différence pour de bon, je suivais mon instinct, et apparemment, mon instinct n’a pas fait trop de conneries pour respecter les règles d’ici. Mon état de stupéfaction était devenu mon état normal donc même plus la peine de le signaler.
Nous sommes constamment en groupe, et juste là, ça m’allait parfaitement. Sauf que ce soir-là, j’ai une petite baisse d’énergie, je ressens l’envie de me retrouver seule. Toute cette agitation, aussi positive soit-elle, me demande des efforts. Je l’exprime gentiment à mon amie. Elle me répond que c’est l’anniversaire de sa cousine et que je ne peux pas louper ça. Je tente, en vain, de clarifier ma demande, j’ai besoin d’être seule quelques heures, pas plus. Ils sont libres d’aller au restaurant sans moi. J’ai besoin d’écrire à mes proches, et j’apprécierais l’espace pour le faire. Je recherche également un peu de silence, ça, je ne l’exprimerai pas directement mais, en bref, laissez-moi seule 5 minutes s’il vous plait. Dans ce pays, tout est si intense et important que je comprends que je dois insister sur mes besoins individuels, car, sinon, on ne me laissera pas l’espace nécessaire pour le faire.
Ses réactions laissent percevoir que ça ne passe pas vraiment. Ça ne se fait pas. Mon comportement est inhabituel, surtout au vu des circonstances : il s’agit de l’anniversaire de sa cousine! Je sens aussi que ça peut être compliqué pour elle de l’expliquer aux autres, compliqué d’avoir une amie qui veut se soustraire du groupe.
Dans un monde où la communauté est si précieuse, est-ce qu’il est possible de faire respecter ses besoins personnels? On en rediscute. Ce début d’incompréhension commence légèrement à m’irriter. J’ai l’impression de devoir me justifier pour un besoin qui me parait si naturel. On me laissera finalement dans cet appartement seule, mais je sens que je suis à contre-courant, que j’intrigue. Ils partent tous. Je reprends le cours de mes pensées, j’en avais besoin de cette intimité avec moi-même, je me recharge, je fais le point sur mes ressentis. Ces moments de solitude sont cruciaux, car ils me permettent de rejoindre le groupe dans un état d’esprit plus ouvert. Je profite de cette occasion pour écouter de la musique (française!), pour vérifier mes mails, pour écrire à mes parents ce que je vis…
J’ai dû rester une heure seule à tout casser quand on sonne à la porte. Le cœur battant (je ne parle pas un mot de russe ou de géorgien!), j’ouvre… et je vois son frère qui me tend un bouquet de fleurs… je reste interdite, je ne comprends pas ce qui se passe, la cousine débarque quelques secondes plus tard pour me maquiller ! Elle m’explique en anglais, comme si j’étais une personne dépressive que je ne dois pas rester seule, qu’elle va me transformer en diva grâce au pouvoir du maquillage, me mettre du fond de teint (je n’en porte jamais) et qu’on va sortir et danser !
J’ai réalisé que je ne pourrai pas résister à leur énergie une deuxième fois, que j’ai exprimé mon opinion, mais que là, si j’insiste, ça va devenir pathétique et ridicule, car ma demande est trop individuelle. Ils font tellement d’efforts pour m’inclure dans le groupe, que je suis découragée à l’idée de me répéter. Cette demande était si légère à la base dans mon esprit, mais je ressens que ça peut vite virer au drame si je m’individualise trop. Je me laisse maquiller comme une poupée, je prends les fleurs et… quand j’essaie de me rappeler la suite, il n’y a plus rien. Tout s’est évaporé. Encore aujourd’hui. Mon cerveau a entièrement supprimé cette soirée-là de ma mémoire. Voilà ce qui advient lorsque je me force à faire des choses que je n’ai pas envie de faire. C’est le chaos dans ma petite cervelle. Le trou noir.
